.Why The Caged Bird Sings
Personnages: Bill (narrateur), le reste du groupe.
Résumé: Et si le kyste de Bill l'avait rendu inapte à chanter?
Lieu de l'action: Tahiti
Universal m'avait demandé dans quel endroit je voulais partir. J'ai demandé si c'était pour des vacances, une nouvelle tournée ou un voyage culturel. Universal m'a simplement ordonné de répondre. Alors j'ai simplement répondu que je n'en savais rien, avec le sourire aux lèvres. Etait-ce une surprise?
Universal m'a demandé alors dans quel type d'endroit j'aimerai partir. J'ai alors décris un endroit qui pouvait sembler paradisiaque pour moi : un endroit ensoleillé, où les gens sont sympas et ne posent pas trop de question. Un endroit où on ne me reconnaîtrait pas. Un endroit tranquille, chaud, avec la mer et de beaux paysages. Universal a réfléchi, puis m'a répondu qu'à Tahiti, le vouvoiement n'existait pas, que les tahitiens avaient tous des relations fraternelles, que les vahinés étaient belles et que les montagnes et les plages l'étaient aussi. Et que je n'étais pas extrêmement connu par là.
J'ai donc accepté le voyage à Tahiti, bien que je ne parlas pas cinq mots de français correctement alignés. J'avais encore le sourire aux lèvres, à ce moment là. La seconde d'après, celui-ci mourut subitement quand Universal m'annonça que ce n'était ni pour des vacances, ni pour une nouvelle tournée, ni pour un voyage culturel. J'ai demandé pourquoi je partais là-bas. Universal m'a gentiment répondu qu'un oiseau qui ne chantait plus, ça n'avait plus d'intérêt. J'ai compris que l'oiseau, c'était bien moi, et que, comme je ne pouvais plus chanter, je ne servais plus à rien. Je n'ai pas réaliser tout de suite l'ampleur de la chose.
Je ne pouvais plus chanter, car j'avais été opéré d'un kyste sur les cordes vocales. Quatre vingt pourcents des personnes retrouvent une voix normal après cette opération minime. Je faisais évidemment partie des vingt pourcents restant qui terminent muets ou avec la voix très modifiée. Je n'étais pas muet, mais ma voix était devenue banale, grave, sans intérêt. Je n'avais plus ce ton pur, enfantin et presque féminin qui m'avait autrefois fait monter de nombreuses fois sur scène. J'étais juste devenu un jeune homme comme les autres, sauf qu'à 18 ans, j'étais déjà en retraite. J'aurais pu dire que j'étais au chômage, mais je n'avais pas envie de monter un autre groupe, car rien n'aurait jamais été pareil qu'avec Tokio Hotel. Alors j'étais à la retraite, et je prenais celle-ci dans un des endroits les plus paradisiaque du monde, Tahiti.
Mon vol partait de Paris, pour vingt-et-une heures de vol jusqu'à Papeete, avec escale de deux heures à Los Angeles. Nous étions le vendredi 9 mai 2008, quatorze heures, et l'Airbus de la compagnie Air Tahiti Nui décollait, moi avec. Je ne lâchais plus du regard le sol occidental jusqu'à ce que l'avion passe au-dessus des nuages, comme un exilé quittant à tout jamais sa terre natale. C'était d'ailleurs un peu mon cas. Je ne partais certes que pour deux mois, ce qui laisserait le temps à Universal pour me trouver un remplaçant sans que je ne pique de crise devant leur bureau, mais c'était tout de même un temps d'exile. Les autres membres du groupe ont longtemps protesté contre mon départ, mais rien ne fit qu'Universal changeât d'avis. Absolument rien. Ils avaient menacé de quitter Tokio Hotel de leur propre gré, mais Universal avait encore une fois eut le dernier mot. Ils restaient, je partais. Bill Kaulitz, une star éphémère parmi tant d'autres...
Je faillis sursauter lorsque l'hôtesse de l'air - une tahitienne - me demanda si je voulais boire quelque chose. Je pris une coupe de champagne. Partir à la retraite, ça se fête, non?
Que cela se fête ou non, j'étais seul, sans amis ni musique, sans compliments de carrière ni regrets avancés, sans même sourires et larmes mêlés. Universal m'avait jeté comme un vulgaire mouchoir, après s'être mouché dedans pendant plus de deux ans. M'avait-il seulement remercié pour mes loyaux services? Absolument pas. Ce n'est pas comme si on remerciait un mouchoir de s'être présenté au bon moment lorsqu'on en avait besoin. Vous auriez l'air con, à parler à un mouchoir.
Je ne ressentais toujours pas l'envie d'hurler, de pleurer, de piquer ma petite crise habituelle. D'ordinaire, c'est ce que je fais à chaque fois. Mais pas cette fois là. Je ressentais simplement une extrême et dégoûtante amertume, comme si je m'étais gavé de cacao en poudre et d'amandes pendant les années Tokio Hotel, et qu'aujourd'hui seulement j'en sentais le goût. On dit souvent que c'est quand on le perd qu'on se rend véritablement compte de son bonheur.
L'avion se posa à cinq heures du matin à Tahiti, heure locale. Je récupérai mes bagages et me dirigeai vers la sortie, et le parking. Là devait m'attendre un ML Mercedes gris métallisé, offert par moi-même pour moi tout seul. Dehors, l'air était lourd et chaud. C'est plutôt agréable pour quelqu'un qui vient d'Allemagne. Il ne faisait pas encore totalement jour, mais je pariais qu'à six heures pétantes, le soleil se pointerait au-dessus de la ligne d'horizon, émergeant de l'océan Pacifique.
Je trouvai le parking, à l'ombre des palmiers. J'avais les clefs dans mon petit sac à bandoulière. Je trouvai ensuite la voiture (je l'avais acheté à Tahiti même et j'avais demandé au concessionnaire de la garer au parking surveillé de l'aéroport) et l'ouvrit. L'odeur du cuir neuf m'imprégna les narines. Je chargeai mes bagages dans le coffre, puis montai. Je branchai le GPS et rentrai l'adresse de ma nouvelle demeure. Ce n'était même pas en ville, ni même dans un village. J'avais vu les photos de la maison et il se trouvait qu'elle était seule et haut perchée sur les monts Mapura, dans une zone qu'on appelait le Paradis. Universal m'avait assuré que, derrière la maison, il y avait un sentier, dit le Sentier des 1000 Sources, qui conduisait à des vergers de pamplemousses.
Après avoir tourné à droite à l'entrée du village de Mahina, la route ne fit que monter. Pendant un quart d'heure, le ML gravit les monts ensevelis sous une végétation luxuriante. Les habitations se faisaient de plus en plus rare au fur et à mesure que j'approchais du sommet. D'ailleurs, au sommet, il n'y avait plus aucune habitation, aucune à perte de vue que la mienne. Elle était seule, surplombant les pentes des monts Mapura ; unique pointe de civilisation dans cet univers sauvage.
Je me garai sous le petit porche prévu à cet effet et sortis de la voiture. Il faisait nettement plus frais ici, en altitude, et je ne regrettai pas ma petite veste par ce début de matinée. Il était six heures et demi, il faisait clair, mais le soleil était encore caché dans les monts. Un coq chantait, quelque part dans une ferme peut-être abandonnée.
La maison comportait un rez-de-chaussée et un étage. Le rez-de-chaussée n'était en fait qu'un studio comportant une douche, un toilette, deux lit et une kitchenette. Mais si l'on montait (les escaliers étaient dehors, abrités sous le toit), tout l'étage était une maison que je classifierais de "normale", avec des pièces et des portes. Pas de fenêtres. Ici, il n'y avait pas de baies-vitrées, mais des baies tout court, sans vitres. Seul un système de volets électriques permettait de fermer entièrement la maison la nuit, ou lorsqu'on sortait.
Tout le mobilier avait été acheté ici, à Tahiti, m'avait garantit Universal. Tout était donc de bois, clair ou sombre, soigneusement taillé, joliment agencé. Les appareils électroniques étaient du dernier cri, que ça soit de l'équipement de cuisine ou de l'écran de télévision. Il n'y avait pas de porte entre la cuisine, le salon et la salle à manger. Je découvris la chambre derrière un système de portes coulissantes : le lit était appuyé contre un mur en pierre qui, ouvert de chaque côté du lit, donnait accès à la salle de bain, encore une fois sans porte. Il y avait une grande baignoire à jacuzzi, et une douche d'au moins deux mètres carrés. Tout était grand, tout était neuf, tout était luxueux. Je ne pouvais pas demander mieux, comme maison de vacances. Mais je n'étais pas en vacances, et pour tout vous avouer je n'étais pas vraiment content d'être ici, seul, à l'écart de tout. Comme un oiseau capturé, mit en cage loin de tout ce qu'il aime, simplement pour assouvir les quelques envies exotiques de personnes qui se croient tout permis. Je n'ai jamais compris comment, avec quelle volonté, avec quel courage, ces oiseaux continuaient à chanter alors qu'ils étaient loin de leur milieu naturel. Non, je ne comprendrais jamais. Je n'ai personnellement plus envie de chanter ici, dans cette cage dorée, loin des gens à qui mes chants sont destinés. Je ne suis plus dans le contexte. Ce serait comme rire à l'enterrement d'une personne qu'on aime ; cela semble déplacé, à côté de la plaque.
Je sortis sur la terrasse. Il y avait une grande piscine qui surplombait une vue à couper le souffle sur une vallée boisée et, plus loin, sur la mer. Rien à dire, c'était magnifique, mais je n'étais pas plus content d'être là.
On pouvait aisément faire le tour de la maison par un chemin de planche de bois. Ce que je fis. A certains endroits, il n'y avait pas de terre sous les planches, mais le vide. En effet la maison voyait ses deux ailes construite au dessus du vide. Regarder entre les planches me donnait le vertige, alors je regardai la vue de l'autre côté de la maison. Une forêt entière de flamboyants aux fleurs rouges feu recouvrait les monts. Je voyais le Sentier des 1000 Sources, qui n'était qu'un chemin de terre envahit d'herbe. Si Universal pensait que j'allais aller m'écorcher et me faire piquer par mille insectes là-dedans pour ramener trois ou quatre malheureux pamplemousses, il se mettait le doigt dans l'½il. Ho, mais, pardon, Universal cherche son nouveau chanteur, car le précédent est en cage. Ce n'est pas comme s'il se souciait encore de moi. Je n'étais plus qu'un oiseau qui moisissait dans le fond de sa cage, à présent.
Ma visite de la maison achevée, je m'installai, rangeant mes vêtements dans les armoires de la chambre. J'étais étrangement agacé. Une fois cela achevé, je dois vous avouer que je ne savais pas quoi faire. Normalement, je devrais composer des textes ou chanter pour maintenir ma voix en forme. Enlevez ces deux activités, et voilà que je m'ennui. Surtout tout seul. C'était bien la première fois de ma vie que je me sentais seul face au monde. En temps ordinaire, il y avait toujours au moins Tom, et la plupart du temps il y avait aussi Gustav et Georg. Là, j'étais seul avec les murs de la maison et ma peine.
Après avoir tourné une heure dans la maison, vers huit heures (j'aurai pu être fatigué avec le décalage horaire, mais j'avais trop à penser pour cela) je décidai d'aller faire quelques courses, puis d'aller à la plage cette après-midi.
A quatorze heures tout pile, j'étendis ma serviette de plage sur le sable blanc et fin de la plage de la Mangue Verte, à quarante minutes de chez moi. C'était loin, mais c'était la plus belle plage de l'île. Et en effet, c'était pas mal. Quelques petits commerces étaient éparpillés ça et là, sous des huttes de feuilles séchées, offrant glaces, boissons ou crêpes.
Les odeurs marines et celles des cocotier, mêlé au vent et au léger chant des vagues avaient quelque chose d'apaisant, mais je ressentais toujours cet agacement incessant.
Je somnolais sur ma serviette, j'allais voir les poissons et les coraux multicolore avec des palmes, un masque et un tuba, puis je retournais somnoler sur ma serviette de plage, prenant une glace à la vanille de Tahiti entre deux. Le paradis, vous me direz, mais j'étais seul. Tout seul. Et, paradoxalement, je n'avais pas envie de faire de rencontre. Tom avait essayé de me convaincre, lorsque je l'avais eu ce matin au téléphone avant d'aller faire les courses, que je devais absolument sortir avec une vahiné, parce que ces filles là sont chaudes comme la braise. C'est Tom qui me l'a dit. Mais je n'en avais pas envie. Je n'avais goût à rien. Tout ce que je voulais, c'était chanter, monter sur scène et y faire transpirer mes sentiments devant la foule en délire. Oui, c'était tout ce que je souhaitais.
Vers cinq heures je retournai à la maison, car de toute façon le soleil se couchait déjà. Je pris une douche avec un savon au monoï, puis me posai devant le grand écran de télévision dans le salon. Je sentais à présent la fatigue alourdir mes paupières, et je m'endormis cinq minutes après m'être assis, sans même m'en rendre compte. C'est le téléphone qui sonna vers vingt heures qui me réveilla. C'était Tom. Je fus surpris, car en Allemagne il n'était que huit heures du matin, et d'habitude Tom dormait et ronflait comme un sonneur à une heure pareille. Il me dit qu'aujourd'hui commençaient les auditions pour trouver le nouveau chanteur. Certains attendaient déjà dans la salle d'à côté, me dit-il, et ils avaient l'air si stupides avec leurs coiffures déjantées et leur look à deux balles que c'en était hilarant. J'essayais moi aussi de rire, mais j'en fus incapable. Tom raccrocha en prétendant que le premier à passer allait se "ramasser en beauté en chantant une chanson de U2, que de toute façon y'avait que moi qui pouvait convenir au groupe et que personne ne me remplacerait jamais". Malheureusement, on me remplacerait quand même. Personne n'est indispensable, dit-on souvent. J'essayais simplement de m'en convaincre et répétai tout haut que je n'étais pas indispensable.
Je n'avais pas très faim, mais je me fis tout de même un plat de pâtes à la sauce tomate. Plat très exotique. Puis j'allai me coucher.
Je n'ai jamais aussi mal dormi de ma vie. Je crois d'ailleurs que je n'ai même pas dormi, pourtant j'étais fatigué. Je n'arrêtais pas de penser à la scène, à mes textes, à ma belle voix déchue, à moi. Retraité à 18 ans, plus de vie sociale, triste au possible, légèrement mort de trouille en pensant à l'avenir. Beaucoup d'oiseaux meurent après être capturés, car ils ne s'adaptent pas à leur nouveau milieu de vie, qui se trouve être une cage minuscule où voler est impossible, avec pour seule vue l'appartement de la personne qui le possède. J'avais beau me trouver dans le secteur nommé Paradis, qui n'en n'avait pas seulement le nom mais aussi l'apparence, je ne me sentais pas moins comme l'oiseau en cage loin des siens et de ses souvenirs.
Je me levai à six heures, des cernes épouvantables sous les yeux et une envie d'hurler dans la gorge. J'enfilai un maillot de bain et allai piquer une tête dans la piscine sous le soleil levant de l'aurore. Il y avait de quoi faire envie beaucoup de gens. Une maison dans un endroit aussi paradisiaque en ferait saliver plus d'un. Mais moi je ne me sentais pas chez moi. Chez moi, c'était la scène, c'était là que je respirais et que mon c½ur battait. Malheureusement, je ne me sentirais plus jamais chez moi.
Je sortis de la piscine, n'éprouvai aucune sensation de froid et ne pris même pas la peine de me sécher. Je m'accoudai à la rambarde de la terrasse de la piscine, face à la vue de la vallée et de la mer. Cinq secondes plus tard, je pleurais si fort que des larmes brûlantes inondaient mes joues à peine sèches. Allais-je réellement ne plus jamais chanter et ne plus jamais écrire? Je crois que c'est à moi d'en décider.
Je partis vers la maison, ne me souciant pas de mes cheveux trempés qui mouillaient le sol. Je pris une feuille de papier et un crayon et m'assis à la table à manger, face à la piscine. Je mis le bout de mon crayon dans ma bouche, et attendis que l'inspiration me submerge.
Le ciel orangé du début de journée aurait pu m'inspirer, le paysage aussi, l'île toute entière avec ses danses et ses traditions. Mais rien ne me vînt en tête. Pas même une pointe d'exotisme, pas même une rime, ni une phrase, ni un titre. Rien. Peut-être n'était-ce pas par là que je devais commencer. Peut-être devrais-je chanter une de mes anciennes chansons?...
Je me levai en trombe, ressentant une peur gênante, et allai me positionner devant le grand miroir de la salle de bain. Mes yeux étaient encore rouges d'avoir pleuré et mes cheveux retombaient dans ma figure et gouttaient sur mes étroites épaules. Mon c½ur battait vite. Je n'avais plus chanté depuis mon essais après l'opération, qui avait été une catastrophe mondiale. Et je n'exagère pas sur l'adjectif. Lorsque j'ai vu les fans pleurer devant l'hôtel le lendemain de la révélation ("Incroyable! Bill Kaulitz, le chanteur si prisé de Tokio Hotel ne pourra plus chanter!") j'ai pleuré avec elles. Moi qui pleure, l'image a fait le tour du monde en quelques heures.
Je pris une grande bouffée d'air, comme si j'allais descendre en apnée. Là j'eus l'impression que mon c½ur s'était arrêté. Je prononçai les premiers mots de Reden, mais je m'arrêtais bien vite devant la dure réalité des circonstances présentes : je ne savais plus chanter. Ma voix était cassée, rauque, horrible à l'écoute.
J'eus la soudaine envie de crier : Et alors?! Ce n'est pas parce que je ne savais plus chanter que je n'en avais plus le droit. Je pouvais chanter, et qu'importe la beauté des sons, même si cela me préoccupait sur scène. De toute façon je n'étais plus sur scène et je n'y serais plus jamais. Alors autant chanter quand même, pour moi-même. Même si je ne suis plus chez moi, je veux faire comme chez moi, je veux me souvenir de ces si bons moments passés en concert. Je veux me rappeler de ma vie, du pourquoi mon c½ur battait si fort pendant ces années. Alors je chantai. Je terminai ma chanson, et me souris à moi-même dans le miroir. Et même si c'avait été affreux à l'oreille, à la fois gênant mais étrangement plaisant, je me sentais satisfait, comme après des heures et des heures de répétitions acharnées dans les salles de concert vides à essayer de jouer un morceau correctement. J'avais la satisfaction d'y être arrivé.
J'avais enfin ma réponse. Voilà pourquoi les oiseaux en cage chantent. Pour se souvenir de ce pourquoi ils sont fait, pour se remémorer la beauté du monde qu'ils percevaient avant d'être enfermés. Pour se rappeler de leur essence, de ce en quoi ils aspirent : le Chant. Car même s'ils ne savent plus chanter, ça n'a pas d'importance, car ceux qui les écoutaient avant leur capture ne sont plus là pour les juger, et que les personnes qui à présent les détiennent ne savent pas combien leurs timbres étaient beaux en liberté et se contentent de ce qu'ils chantent à présent, car les gens n'ont jamais connus mieux que ce que les oiseaux offrent en cage. Les oiseaux s'en fichent, leur chant plaît toujours. Dans mon cas, il n'y avait avait personne pour m'écouter autre que moi. Mais qu'importe. Je chantais, et après tout, c'était tout ce qui comptait.
Maintenant je comprends pourquoi les oiseaux en cage chantent. Simplement pour ne pas s'oublier, pour continuer à vivre malgré les circonstances peu réjouissantes. Il y a des choses dans la vie dont on ne peut se passer, et qu'on continue à faire même si mille choses tentent de nous en empêcher. Il faut simplement croire en ce que l'on fait et ne jamais se laisser noyer dans le reste. Le reste ne compte pas. Ce qui compte, c'est ce en quoi l'on croit. C'est tout.
***
Tom m'avait appelé pour m'annoncer que le nouveau chanteur de Tokio Hotel s'appelait Hans Müller, et qu'il avait une tête qui ne lui revenait pas avec une dentition de cheval. Je ris avec le combiné dans les mains.
Je ne suis jamais rentré en Allemagne. En revanche, Tom, Gustav, Georg et Hans venaient passer leur vacances chez moi, à Tahiti. Le studio d'en bas était bien pratique pour les héberger, et il faut croire que les monts Mapura inspiraient Hans pour ses chansons. Il faut quand même que je vous dise que le phénomène Tokio Hotel avait moins d'ampleur que quand j'étais dans le groupe, mais il s'en sortait plutôt bien malgré le deuil. Les fans aussi, d'ailleurs. Tokio Hotel jouait toujours à guichet fermé, mais les places s'arrachaient moins vite.
Je fus extrêmement surpris, un matin, alors que je prenais mon petit déjeuner devant la piscine, lorsque Hans me demanda de composer quelques chansons. Ce n'était même pas une proposition, c'était un ordre. Un ordre gentil, bien évidemment. Je regardai Hans, les yeux écarquillés, un sourire sur les lèvres.
Et c'est ainsi que, malgré mon départ du groupe, je composai tout le nouvel album avec eux, dans ma maison du Paradis. Tous les textes avaient été écris par Hans et moi. Un chouette type, finalement, ce Hans. Je ne lui en voulais pas vraiment de m'avoir remplacé. Quoi qu'il en soit, j'étais un de ses retraités qui n'arrivent à se décrocher de leur boulot. J'écrivais des chansons, et lorsque le groupe partait en tournée, j'écrivais des livres. Je chantais aussi toujours devant mon miroir, pour ma simple satisfaction personnelle, fermant les yeux et m'imaginant devant des milliers de fans, Tom à la guitare, Georg à la basse et Gustav à la batterie. J'ajoutais de temps en temps Hans pour un duo. Je me fichais d'avoir l'air ridicule, car c'est sur scène que je me voyais et que je me verrais toujours. Les oiseaux en cage chantent toujours. On ne peut se détacher de ce qui nous fait rêver.
F I N
By Lyra